Pourquoi la création d’une agrégation d’informatique est un événement important pour l’écosystème numérique

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Lors de son intervention à l’Assemblée nationale le 9 mars 2021, le Ministre de l’Éducation nationale J-M. Blanquer a annoncé la création de l’agrégation d’informatique : « Conformément aux engagements que j’avais pris au moment de la création du Capes du numérique, (…) pour que l’informatique soit une véritable discipline dans le système scolaire français, cette agrégation nous la créeront en 2021-2022, pour la rentrée prochaine, de façon à ce qu’elle nous permette d’avoir nos premiers agrégés pour la rentrée 2022 ». Le Ministre poursuit ainsi son intervention « Dans le système scolaire, c’est le Capes et l’agrégation qui sont les consécrations d’une discipline et de son intégration dans le système », puis ajoute, « c’est donc une nouvelle importante et c’est la dernière pierre à l’édifice d’institutionnalisation et de consécration de l’informatique dans le système scolaire français ».

La création de cette agrégation arrive comme point d’orgue d’un processus entamé depuis de nombreuses années visant à obtenir la reconnaissance de l’informatique, science et technique, comme discipline scolaire à part entière.

Ce billet analyse pourquoi, au regard du fonctionnement du système éducatif français, la création de cette agrégation était nécessaire pour le développement de l’écosystème numérique en France.

Flash-back : enseignement de l’informatique pour tous, un lent pas de deux qui commence à trouver son tempo

Nous ne revenons pas ici sur 50 ans d’avancées et de retours en arrière concernant le déploiement de l’enseignement de l’informatique. Si cet aspect vous intéresse, nous vous invitons à consulter par exemple cet article du blog binaire. Notons que si l’enseignement de l’informatique a, depuis des décennies, trouvé sa place dans l’enseignement supérieur, permettant ainsi de former des informaticiens, cela n’a longtemps pas été le cas dans l’enseignement scolaire, condamnant des générations de citoyens à un illettrisme numérique toujours plus handicapant.

Depuis la mise en place des derniers programmes de l’école élémentaire et du collège, l’informatique apparaît dans les cursus des enfants. En effet, de premiers éléments apparaissent dans les programmes officiels de l’école élémentaire dès le CP, CE1 et CE2 au travers de la compétence « se situer dans l’espace » où il peut être demandé aux élèves de « réaliser des déplacements dans l’espace et les coder pour qu’un autre élève puisse les reproduire » et de « programmer les déplacements d’un robot ou ceux d’un personnage sur un écran ». En CM1, CM2 et 6ème les élèves sont supposés commencer à être confrontés à des algorithmes simples, à voir la notion de test et à continuer leur initiation à la programmation dans le cadre d’activités spatiales (déplacements) et géométriques (construction de figures). À partir de la classe de cinquième et jusqu’à la fin du collège, l’informatique est enseignée pour partie en technologie, pour partie en mathématiques. Les élèves doivent être sensibilisés au fonctionnement des réseaux et continuent également à développer des compétences en algorithmique et programmation (premiers aperçus des variables, séquences conditionnelles, itérations, programmation événementielle, entrées/sorties).

 Ces enseignements sont assurés par des enseignants « généralistes » (école élémentaire) ou spécialistes d’autres disciplines (collège). Et en l’absence, jusqu’à récemment, de reconnaissance de l’informatique en tant que discipline scolaire, il ne pouvait en être autrement. Sans discipline, il ne peut exister dans l’éducation nationale de corps d’enseignants de ladite discipline.

Un programme ambitieux + des élèves = une discipline scolaire et des enseignants dédiés

Avec la réforme du baccalauréat, l’informatique a vu sa place s’affirmer au lycée : dans le tronc commun en seconde générale et technologique via l’enseignement de Sciences Numériques et Technologie, mais aussi en tant que spécialité à part entière en première et terminale. Pour mémoire, chaque lycéen doit choisir en Première trois puis en Terminale deux spécialités parmi un choix théorique de 12. Comme les autres spécialités, NSI, pour Numérique et Sciences Informatiques ouverte depuis la rentrée 2019, est un enseignement qui bénéficie de 4h hebdomadaire en Première et 6h en Terminale. Cette création s’accompagne à la prochaine rentrée de l’introduction de l’informatique en classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE) avec la création de la filière MP2I qui accueillera ses premiers élèves en septembre 2021

Cette réforme signe donc une révolution pour notre discipline mais lors de sa mise en place, l’informatique n’était pas encore reconnue comme discipline scolaire et il n’existait pas d’enseignants d’informatique au lycée. L’enseignement de seconde qui peut être abordé sous des aspects à la fois scientifiques et sociétaux a ainsi été confié à des enseignants de toutes les disciplines après une formation généralement courte et gérée de manière autonome par les académies. La question se posait différemment pour NSI dont le programme est réellement ambitieux et devrait permettre aux élèves de découvrir les différents pans de la discipline (algorithmique et programmation, bases de données, architectures matérielles, systèmes d’exploitation et réseaux etc.), Pour résoudre ce dilemme et accompagner au mieux l’installation de NSI dans de nombreux lycées, le ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse (MENJ) s’est appuyé sur une quarantaine d’universités pour déployer une formation originale, le diplôme inter-universitaire, « Enseigner l’informatique au lycée » (DIU EIL) visant à former des enseignants de diverses disciplines scientifiques à l’informatique. La SiF et de très nombreux collègues enseignants-chercheurs ont répondu présent pour former (en partie sur les temps de vacances des uns et des autres) 1 200 professeurs en 2019-2020 et quelques centaines de plus en 2020-2021.

L’informatique était donc enfin entrée au lycée, enseignée par des professeurs motivés, très investis et formés au mieux des contraintes temporelles de la formation proposée. Mais, ces professeurs restaient attachés à leur discipline d’origine, et l’avenir de l’informatique au lycée restait précaire.

Une seule voie existait pour que l’informatique devienne une discipline à part entière : la création de concours d’enseignants de la discipline (CAPES et agrégation) synonyme de la création d’une discipline scolaire à part entière. Un premier pas a été franchi en 2020 avec la création du CAPES NSI (du nom de la spécialité éponyme), le second, décisif, la création de l’agrégation a donc été annoncé pour 2022. Cette dernière permettra de compléter les cohortes d’enseignantes et enseignants au lycée mais également d’alimenter les classes préparatoires, les BTS, les IUT et les universités. Par ailleurs, la discipline informatique sera également représentée chez les cadres de l’éducation nationale, notamment dans les différents corps d’inspection qui jouent un rôle essentiel dans le déploiement de la spécialité sur l’ensemble du territoire et dans l’accompagnement des enseignantes et enseignants.

Une révolution en douceur

La première édition du CAPES NSI en 2020 a permis de recruter une trentaine d’enseignants d’informatique aux côtés des collègues formés par le DIU EIL, le nombre de postes ouverts cette année pour l’édition 2021 a quasiment doublé. Certes le nombre de postes est encore faible mais il est appelé à continuer sa croissance. Le nombre de postes ouverts pour l’agrégation n’est pas encore connu mais on peut supposer qu’il suivra une courbe similaire.

Quel est donc l’engouement des élèves pour cette nouvelle spécialité ? La spécialité NSI n’est pas présente de manière équitable sur l’ensemble du territoire et le nombre d’élèves qui la choisissent est encore limité. On peut aussi déplorer que les filles soient sous-représentées dans cette spécialité (voir à ce propos les chiffres de la DEPP). On peut également regretter le faible nombre (27) de classes préparatoires ouvertes à la prochaine rentrée ; mais les attentes au niveau des universités et écoles d’ingénieurs et du bassin de l’emploi sont fortes et la dynamique prometteuse.

Pourquoi est-ce important pour l’écosystème numérique ?

Dans une tribune parue dans Le Monde du 31 janvier 2018,  les acteurs économiques de l’écosystème numérique : Syntec Numérique  Tech In France, Cigref, Consult’in France, Cinov-IT mais aussi les organisations patronales comme la Confédération des PME, la Fédération Cinov, la Fédération Syntec et le Medef appelaient de leurs vœux le développement de la culture numérique dès le plus jeune âge et la création d’un CAPES et d’une agrégation.

Les enseignements d’informatique au lycée permettront de développer cette culture non seulement pour les futures informaticiennes et informaticiens mais également pour l’ensemble des citoyennes et citoyens.  Ils favoriseront aussi certainement l’éclosion de nouvelles vocations en cassant des stéréotypes datés et en montrant que toutes les personnalités, des plus introverties aux plus extraverties, des plus scientifiques aux plus techniques, des plus réalistes au plus imaginatives peuvent s’épanouir dans les métiers de l’informatique. Notre secteur économique en sortira plus fort, avec un vivier d’informaticiens plus important mais également des utilisateurs et clients davantage conscients des enjeux informatiques sous-tendant leurs besoins métier. Le numérique est un secteur en constante expansion et en tension. Si on reprend les chiffres de l’OPIIEC 21 000 emplois créés en 2020 le sont dans notre domaine, soit + 4,8% en pleine crise de la COVID ce qui démontre le dynamisme du secteur. Il est de notre devoir à tous, professionnels de l’informatique du monde industriel et du monde académique, d’accompagner cette révolution du monde scolaire et de contribuer à développer l’acculturation des jeunes à l’informatique et leur appétence pour tous les métiers du secteur.

La Société informatique de France est une société savante, comme il en existe en mathématiques ou en histoire. Parmi ses objectifs fondamentaux figurent la promotion de l’informatique, la contribution à l’enseignement de la discipline à tous les niveaux et la participation aux débats de société. C’est pourquoi nous œuvrons sans relâche depuis notre création avec beaucoup d’autres pour que s’installe une dynamique permettant notamment le développement de l’enseignement de l’informatique pour le plus grand nombre… Si vous pensez que ces objectifs sont importants pour l’écosystème, rejoignez la SiF à titre individuel, impliquez votre entreprise !

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